Du “vote musulman” au vote juif, les pièges idéologiques de l’assignation identitaire : une dérive contraire aux principes républicains
Du “vote musulman” au vote juif, les pièges idéologiques de l’assignation identitaire : une dérive contraire aux principes républicains
Depuis plusieurs jours une expression revient de façon récurrente dans le débat public : celle de « vote musulman ». Dernièrement Nathalie Saint-Criq sur France Télévisions , elle-même, s'est abandonnée à cette expression avec une tranquillité déconcertante
Présentée parfois comme une clé de lecture électorale, parfois comme un fait politique supposé, cette expression discriminante s’impose dans certains commentaires médiatiques avec une étonnante désinvolture. Pourtant, derrière cette formule se cache une réalité beaucoup plus problématique : la remise en cause insidieuse de l’un des fondements les plus essentiels de la République française.
Car la République ne reconnaît ni communautés politiques, ni électorats religieux. Elle ne reconnaît que des citoyens.
L’article premier du préambule de la Constitution défendu par française est clair : la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Cette indivisibilité signifie précisément que la citoyenneté ne se fragmente pas en blocs confessionnels, ethniques ou communautaires. Le suffrage universel repose sur un principe simple et intangible : chaque citoyen vote librement, individuellement, selon sa conscience.
Nul ne vote « en tant que » musulman, juif, catholique ou athée. On vote en tant que citoyen.
Réduire un choix électoral à une appartenance religieuse, réelle ou supposée, revient à nier l’égalité civique. C’est substituer à l’individu un groupe. C’est effacer la pluralité des parcours, des convictions, des sensibilités politiques, des histoires sociales. C’est, en définitive, sortir du cadre républicain pour glisser vers une lecture communautaire de la société.
Une simplification dangereuse du réel
Les citoyens de confession musulmane, comme tous les autres citoyens, ne forment pas un bloc homogène. Ils n’ont ni les mêmes origines sociales, ni les mêmes niveaux de revenus, ni les mêmes parcours scolaires, ni les mêmes priorités politiques. Ils vivent dans des territoires différents, exercent des professions différentes, ont des rapports différents à la politique, aux institutions, aux enjeux internationaux, à l’économie ou à la sécurité.
Comme l’ensemble de la population, ils votent ou ne votent pas pour des raisons multiples : pouvoir d’achat, emploi, logement, santé, école, politique étrangère, environnement, sécurité, institutions. Prétendre qu’un facteur religieux suffirait à expliquer leurs comportements électoraux relève d’une approche scientifiquement fragile et politiquement lourde de conséquences.
L’analogie révélatrice du « vote juif »
Il suffit, pour mesurer le caractère problématique de cette théorisation, d’appliquer le même raisonnement à d’autres groupes.
Que se passerait-il si un commentateur évoquait sérieusement un « vote juif » ?
Un vote juif structuré, homogène, coordonné par l’appartenance religieuse ? Le tollé serait immédiat, et à juste titre. Une telle lecture serait dénoncée comme une essentialisation dangereuse, porteuse de soupçons collectifs, nourrissant les fantasmes les plus délétères.
Pourquoi ce qui choque légitimement dans un cas deviendrait-il soudain acceptable dans un autre ?Cette analogie ne vise pas à comparer des communautés entre elles. Elle met en lumière un mécanisme : celui du soupçon collectif et de l’assignation identitaire. Le problème n’est pas le groupe visé. Le problème est le raisonnement lui-même. Par conséquent, la responsabilité médiatique, comme celle de la journaliste ou de ces individus qui s'abandonnent à cette funeste expression s'avère tout à fait majeure.
Les mots construisent les représentations. Lorsqu’un média ou un journaliste installe l’idée qu’il existerait un vote religieux homogène, il participe, volontairement ou non, à plusieurs dérives relatives à de la stigmatisation collective,
L’assignation identitaire, la suspicion de loyauté civique, l’effacement de l’individu au profit d’une identité supposée. C'est typiquement ce type de discours qui alimente un climat de méfiance, de fragmentation et de tension. Il éloigne du débat démocratique réel ,celui des idées, des programmes, des projets de société ; pour le déplacer sur le terrain des identités religieuses.
Ce glissement est profondément contraire à l’esprit républicain. La laïcité demeure un instrument de protection, elle ne doit pas être dévoyée pour en faire un moyen d’exclusion. La laïcité ne doit jamais devenir une arme contre les croyants. Elle doit au contraire, garantir à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, tout en protégeant l’espace politique de toute captation religieuse.
Par conséquent se livrer à l' expression « vote musulman » revient, paradoxalement, à introduire la religion là où la laïcité l’a précisément écartée : dans la décision politique.
Le danger du deux poids deux mesures
Un autre problème fondamental réside dans l’inégalité de traitement. Certaines communautés bénéficient à juste titre d’une protection immédiate contre toute essentialisation. D’autres, en revanche, semblent pouvoir être exposées sans retenue à des généralisations massives. Ce deux poids deux mesures mine la crédibilité du débat public. Il fracture le principe d’égalité. Il installe l’idée que certains citoyens seraient plus assignables que d’autres. Or, la République ne classe pas ses citoyens par catégories de protection.
Refuser la théorie du « vote musulman », ce n’est pas défendre une communauté contre une autre. C’est défendre tous les citoyens contre une dérive qui menace chacun : celle de n’être plus considéré comme un individu libre, mais comme un simple représentant d’un groupe supposé. Aujourd’hui, cette assignation vise certains. Demain, elle peut en viser d’autres. L’histoire montre que ce mécanisme, une fois installé, ne s’arrête jamais de lui-même.
Pour un retour à l’exigence républicaine face à ces dérives, une exigence s’impose : revenir aux fondamentaux tels que le citoyen avant la religion, l’individu avant le groupe, l’égalité avant l’assignation, le suffrage avant l’identité. C’est à ce prix que la démocratie demeure vivante et que la République reste fidèle à elle-même. Par conséquent, réduire des millions de citoyens à une appartenance religieuse supposée n’est pas seulement une erreur d’analyse. C’est une faute politique. Et c’est une atteinte au pacte républicain.
Constance Bourgeois

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