Parisien, tête de chien. Parigot, tête de veau !

Parisien, tête de chien. Parigot, tête de veau !

                       Illustration Laurence Bentz


Il existe en France une figure familière du rejet intérieur : le Parisien. Le « Parigot » qui se croit supérieur. Le Parisien qui se la raconte, qui parle trop vite, qui donne des leçons, qui se croit partout chez lui, qui regarde les autres territoires avec condescendance. Cette caricature est ancienne, profondément installée et largement partagée dans de nombreuses régions françaises. Elle peut prêter à sourire. Pourtant, elle révèle quelque chose de beaucoup plus sérieux sur notre manière collective de produire de la distance, de la méfiance et de l’hostilité.


Car le Parisien reste un compatriote. Il parle la même langue, appartient au même pays, relève des mêmes institutions, partage la même nationalité et, dans l’immense majorité des cas, les mêmes références culturelles fondamentales. Cela n’empêche pourtant ni les moqueries, ni les généralisations, ni les procès d’intention, ni parfois une véritable hostilité.


Il suffit qu’il soit identifié comme « Parisien » pour que certaines caractéristiques lui soient immédiatement attribuées : arrogance, mépris, prétention, froideur, égoïsme, volonté d’imposer ses codes. Autrement dit, même au sein d’une communauté nationale supposément unie, la société française sait fabriquer de l’altérité.


Elle sait désigner l’un des siens comme celui qui n’est pas vraiment « d’ici ». Elle sait lui dire : tu es français, certes, mais tu n’es pas des nôtres. Dès lors, une question mérite d’être posée. Si les Français éprouvent déjà tant de difficultés à vivre sereinement avec leurs propres compatriotes lorsqu’ils viennent d’un autre territoire, comment imaginer que l’accueil des immigrés et des descendants d’immigrés puisse aller de soi ?


Comment demander à une société qui oppose encore Paris aux « provinces », les villes aux campagnes, le Nord au Sud, les métropoles aux territoires ruraux, de ne jamais produire de rejet à l’égard de ceux dont le nom, la couleur de peau, la religion supposée, l’accent ou l’histoire familiale rappellent une origine étrangère ?


Il ne s’agit pas de dire que l’hostilité envers les Parisiens serait équivalente au racisme ou aux discriminations subies par les immigrés et leurs descendants. Elle ne l’est pas. Les conséquences ne sont ni de même nature, ni de même gravité. Un Parisien ne subit pas, du seul fait de son origine géographique, les mêmes obstacles dans l’accès à l’emploi, au logement, aux services ou à la reconnaissance sociale qu’une personne victime de racisme.


Mais les mécanismes symboliques peuvent se ressembler.


On réduit une personne à son groupe. On lui attribue des intentions avant même qu’elle ne parle. On transforme quelques comportements individuels en caractéristiques collectives. On retient chaque incident qui confirme le préjugé. On oublie tous les exemples qui le contredisent. On finit par ne plus rencontrer un individu, mais une catégorie. C’est précisément ainsi que naissent les étrangers intérieurs.


Le Parisien devient celui qui « débarque », celui qui « ne respecte rien », celui qui « veut changer les habitudes », celui qui « se croit supérieur ». L’immigré ou le descendant d’immigré peut être enfermé dans un récit comparable : celui qui ne s’intègre pas, qui impose ses coutumes, qui menace les équilibres, qui ne serait jamais pleinement français.


Dans les deux cas, l’individu disparaît derrière une identité supposée.

Dans les deux cas, on lui demande davantage qu’aux autres pour prouver sa légitimité. Dans les deux cas, son comportement personnel est présenté comme le signe d’un problème collectif. Un Parisien désagréable confirmerait que « les Parisiens sont arrogants ». Un Français d’origine étrangère auteur d’un fait répréhensible confirmerait, pour certains, que « l’immigration est un problème ».


À l’inverse, les millions de comportements ordinaires, pacifiques, respectueux et solidaires ne produisent aucun récit. Ils ne deviennent jamais des preuves collectives. Ce mécanisme doit nous interroger. La France se raconte volontiers comme une nation une et indivisible. Mais elle demeure traversée par des frontières intérieures puissantes. Frontières de classes, de territoires, d’origines, de diplômes, de cultures, d’accents et de modes de vie.


La difficulté française face à l’immigration ne naît donc pas uniquement de la présence d’étrangers. Elle s’inscrit aussi dans une incapacité plus profonde à accepter la différence au sein même du groupe national. Nous supportons mal celui qui ne parle pas comme nous. Celui qui ne vit pas comme nous. Celui qui n’a pas les mêmes codes. Celui qui arrive d’ailleurs, y compris lorsque cet ailleurs se situe à quelques centaines de kilomètres.


Le problème n’est donc pas seulement l’étranger. Le problème est notre rapport à l’altérité. Cette réalité ne doit pas conduire à nier les difficultés liées à l’intégration, à la cohésion sociale, à la sécurité, au respect des lois ou à l’organisation des politiques migratoires. Ces sujets sont légitimes et doivent pouvoir être débattus sans caricature. Mais ils ne peuvent être abordés honnêtement si l’on refuse d’examiner la manière dont une société projette ses peurs sur des groupes entiers.


Il est toujours plus facile d’accuser celui qui arrive que de questionner les mécanismes de rejet déjà présents.

Il est toujours plus confortable de dire que l’autre ne veut pas s’intégrer que de se demander si nous lui avons réellement laissé une place. Il est toujours plus simple d’exiger l’assimilation que de reconnaître que certains Français continuent d’être renvoyés à leurs origines, parfois plusieurs générations après l’arrivée de leur famille. Une personne peut parler français, être née en France, avoir été scolarisée en France, travailler en France, contribuer à la société française et demeurer malgré tout perçue comme étrangère.


Tout comme un Parisien peut s’installer pendant des années dans une région et continuer d’être appelé « le Parisien ».


Cela révèle une vérité inconfortable : l’appartenance n’est pas toujours accordée par le droit. Elle est souvent distribuée par le regard des autres. Or, une République digne de ce nom ne peut pas accepter que certains de ses citoyens restent éternellement placés sous condition d’intégration. Elle ne peut pas proclamer l’égalité tout en entretenant des catégories de Français plus ou moins légitimes.


Elle ne peut pas demander à certains de prouver quotidiennement qu’ils méritent d’être considérés comme appartenant à la communauté nationale. La Ligue de Défense des Valeurs Républicaines défend une République dans laquelle nul ne doit être réduit à son territoire, à son origine, à son nom, à sa couleur ou à la trajectoire de sa famille.


Une République exigeante sur le respect des lois, mais également exigeante envers elle-même. Une République capable de défendre la cohésion nationale sans fabriquer de boucs émissaires. Une République qui comprend que l’unité ne consiste pas à effacer les différences, mais à empêcher qu’elles deviennent des motifs d’exclusion.


Avant de demander comment accueillir l’étranger, la France devrait peut-être se demander pourquoi elle fabrique si facilement des étrangers parmi les siens. Car une nation qui peine à reconnaître ses propres compatriotes dans leur diversité aura toujours du mal à accueillir ceux qui viennent d’ailleurs. Et une société qui veut réellement construire la fraternité doit commencer par renoncer à cette habitude ancienne consistant à considérer que celui qui n’est pas exactement comme nous n’est jamais complètement des nôtres.



Constance Bourgeois. Rédactrice en chef de La Ligue de défense des valeurs républicaines

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